Story : Lechien, l’homme de Villars



Le 17 septembre Villars-sous-Ecot accueillera le gratin du motocross mondial pour le GP du Pays-de-Montbéliard, finale des championnats du monde MX2/MXGP. Le circuit mythique a marqué l’histoire du cross en 1988 avec un inoubliable MX des Nations où devant 40 000 spectateurs, Ron Lechien sur sa 500 KX fut l’artisan de la victoire américaine. Comme il l’évoquait dans MV en 2010, ce fut l’un de ses plus beau souvenir, retour sur la carrière particulièrement agitée du Dogger.  

Derrière son bureau, Ron Lechien 43 ans est méconnaissable. Il y a encore un an, l’ancien champion pesait pas moins de 130 kg. « J’étais gras, je mangeais n’importe quoi, dit-il. Un jour, j’en ai eu assez, j’ai décidé de tout arrêter et de faire un régime. » Un an plus tard, 33 kg en moins, The Dogger est un homme totalement différent, heureux de son apparence et de sa nouvelle hygiène de vie. « J’ai la chair de poule quand je pense à ce que je faisais il y a vingt ans. J’ai fait des choses folles à cette époque. À croire que je n’étais pas moi-même. Cela me fait peur mais j’ai des bons souvenirs. J’ai quelques états d’âme en y pensant mais je ne regrette pas une seule seconde la vie que j’ai eu.

Ron Lechien dans son bureau chez Maxima. © Motoverte

Le Motocross des Nations

« J’ai toujours été très honoré de rouler pour l’équipe américaine. J’ai connu deux sélections, en 1985 et 1988 et j’en suis très fier. J’ai eu l’occasion de rouler sur le circuit de Gaildorf en Allemagne. Le trophée en cristal est sans doute le plus beau que je possède. Je n’ai jamais vu autant de bouteilles de bière dans le paddock. Je n’en croyais pas mes yeux. J’en buvais pourtant mais jamais autant ! À l’époque, il y avait 62 pilotes sur la grille et trois manches, c’était du sérieux. Mon voyage à Villars-sous-Ecot (il bute sur le nom en français, ndlr)… après 22 ans, je n’arrive toujours pas à le dire correctement, est l’un de mes plus beaux souvenirs. Le meilleur jour de ma vie. Le circuit était parfait pour moi, glissant et rapide. Je gagne les deux manches. J’étais sur un nuage et pourtant j’ai fait plusieurs erreurs qui auraient pu tout changer. Je n’ai jamais vu une file d’attente aussi longue pour sortir du circuit. On roulait sur les bordures, les gens nous criaient dessus avant de nous reconnaître. C’était la folie. Les Nations restent une course exceptionnelle à mes yeux. Je ne comprends pas pourquoi certains pilotes d’aujourd’hui ne sont pas motivés pour y participer. »

La France

« J’adore la France et elle me manque. J’ai des super souvenirs avec Pat Bouland, Xavier Audouard et Éric Peronnard. Ils m’ont toujours accueilli à bras ouverts. Je regrette de ne pas avoir participé à la course de la Réunion. Et à chaque fois que j’ai roulé à Bercy, je n’étais pas préparé. Je prenais l’argent mais jamais je ne me suis qualifié pour les finales. J’ai honte quand j’y pense, c’est triste. Je me sens mal vis-à-vis des fans français qui avaient payé leur place pour regarder un spectacle de moi si pathétique. Malgré cela, ils ont toujours été bons avec moi. La course des Nations en France à Villars-sous-Ecot en 1988 est l’un de mes meilleurs souvenirs. C’était sans doute le jour le plus beau de ma vie. »

La vie de pilote professionnel

« J’étais jeune lorsque je suis passé professionnel. La première année chez Yamaha, tout s’est bien passé. On était comme une famille. Broc Glover s’occupait de moi. On était proche les uns des autres. Plus tard chez Honda ce n’était pas pareil, j’étais davantage livré à moi-même. Chacun faisait son truc dans son coin. L’ambiance était différente. C’était juste mon mécanicien et moi. Comme il était plus âgé, il y avait pas mal de filles autour de lui. Ça m’a fait découvrir une vie que je ne connaissais pas. J’en avais envie à l’époque mais avec le recul, ce n’était sans doute pas la bonne décision. »

Pilote officiel chez Honda. © archives

Les ennuis

« J’ai eu beaucoup d’ennuis dans ma carrière. Depuis un bon moment, ça va, je n’en ai plus (il rigole). À cause de la drogue, je me suis mis dans des situations délicates. Je suis allé dans des directions totalement irresponsables. Tout cela est derrière moi maintenant. J’ai un métier, une maison, une femme. C’est difficile de regarder en arrière car j’ai beaucoup de regrets. Je me rends compte seulement maintenant que j’étais vraiment bon sur une moto. Je n’étais pas concentré sur ma carrière, cela devenait un boulot et je n’en avais pas envie. Les responsabilités que cela engendrait m’emmerdaient royalement. Je voulais rouler, m’amuser et faire du mieux que je pouvais sans me soucier du reste. Je sortais tout le temps, je mangeais n’importe quoi et n’importe quand. Je dormais peu. J’arrivais à la course et je gagnais peutêtre mais la semaine d’après, j’étais incapable de faire trois tours. Si je le pouvais, je reviendrais en arrière et prendrais les choses plus au sérieux. Je pensais que je m’amusais et que c’était tout ce que je voulais. À 43 ans, je sais que c’était complètement immature et irresponsable de ma part. À l’époque, les flics savaient que je roulais sans permis, que je me droguais. Ils me cherchaient et m’arrêtaient souvent. Je passais d’un ennui à un autre comme une boule de neige. »

Faire carrière

« Je n’ai jamais pensé faire une carrière car j’avais grandi en faisant de la moto, c’était ma vie. C’était la seule chose que je voulais faire. Je ne connaissais rien d’autre. Je m’en foutais d’être payé. Après m’être cassé le fémur, j’ai arrêté pendant un moment et lorsque je suis revenu, je n’étais plus dans une équipe officielle. Du coup, la pression était moins forte. C’était amusant, je suis allé en Europe, je pouvais sortir et faire la fête sans avoir de comptes à rendre. Ce n’était pas vraiment ce qu’on appelle faire carrière mais j’ai passé du bon temps à faire ça. Cela dit, je n’ai jamais accepté de rouler pour terminer dans le top 10. Gagner était ma priorité, quelle que soit la moto sur laquelle j’étais. »

Casque One Industries The Dogger

« Lorsque One a commencé à vendre les casques spécial édition David Bailey, j’espérais secrètement que Marc Blanchard m’appelle pour me proposer la même chose. Marc a dessiné toutes mes tenues lorsque j’étais chez JT. J’ai beaucoup de respect pour lui. Lorsque j’ai vu les premiers dessins avec le thème The Dogger, j’étais très ému. Quand je vois un jeune pilote porter mon casque sur un circuit, j’imagine que c’est comme si j’entendais une chanson de moi à la radio. Ça fait plaisir. Je vois beaucoup de gens rouler avec. Je suis flatté. À l’époque, mon surnom était “Machine” mais quand je suis allé en France, j’ai appris que mon nom voulait dire “chien”. C’est donc parti de là avec “The Dogger”. JT a alors créé une série avec le thème des Dalmatiens et mon surnom est resté pour toujours. Même aujourd’hui, cela reste ma tenue préférée. »

L’argent

« J’ai dépensé et gâché beaucoup d’argent. J’étais encore dans ma dernière année au lycée et je gagnais plus que tous les profs réunis. C’était un piège. Je pouvais acheter ce que je voulais. Je ne m’en privais pas. J’aimerais pouvoir récupérer comme par magie ce que j’ai jeté par les fenêtres mais ce n’est pas possible. Je n’ai pas envie de pleurer sur mon sort, c’est comme ça. Je préfère être où je suis maintenant que d’être où j’étais avec les problèmes que j’avais. Tout arrive pour une raison. Je ne gagne pas autant qu’à 16 ans mais à 43 ans, je suis heureux où je suis. J’ai une maison, une femme et un boulot, que demander de plus ? Plus jeune, je ne savais pas apprécier l’argent, je n’avais aucun sens des valeurs. Je suis redevable à mon père qui a réussi à investir pour moi dans les huiles Maxima. »

La gloire

« J’ai apprécié mes moments de gloire. C’était pratique avec les filles. À partir du moment où j’ai commencé à être connu, c’est comme si quelqu’un me jetait les filles dans les bras. Cela n’arrêtait pas ! Encore aujourd’hui, j’aime quand on me reconnaît ou que l’on me demande d’être pris en photo. Je réalise que j’ai laissé une empreinte dans la vie des gens. J’étais incapable de le voir à l’époque pris dans le tourbillon de la fête, l’alcool, la drogue, etc. Je m’en veux. Sur Facebook, des gens du monde entier me racontent des anecdotes dont je n’ai parfois aucun souvenir. »

Lechien était populaire en Europe, ici lors du SX de Genêve. © Archives

La dépendance

« La dépendance est quelque chose de très fort. Non seulement la drogue mais aussi la bouffe dans mon cas. J’étais devenu gros et j’étais accro à manger n’importe quoi à n’importe quel moment de la journée. Je pense que toutes les dépendances sont possibles à vaincre. Maintenant que j’ai perdu du poids, je n’ai aucune envie d’en reprendre. Même chose que la drogue. J’étais dépendant à la cocaïne pendant des années. J’ai aussi fumé des pétards et bu de l’alcool mais à chaque fois, je revenais vers la cocaïne. Une fois que j’ai décidé d’arrêter, j’ai concentré tous mes efforts là-dedans. Je voulais vivre sans être défoncé, sans être paranoïaque, sans dépenser des fortunes pour être bien. Tout cela n’était qu’une illusion. Je l’avais fait pendant tellement longtemps que j’étais prêt à passer à autre chose. J’ai vécu la même chose à un degré moindre avec mon régime. Pendant un an, je n’ai pensé qu’à ça. Je ne suis pas parfait mais dès que j’ai quelque chose en tête, je m’y tiens coûte que coûte. »

James Stewart et Ryan Dungey

« James est le meilleur pilote de tous les temps. Si tu mets Ricky Carmichael, Bob Hannah, David Bailey, etc, sur une grille de départ, je crois que James est le plus rapide de tous. Il fait des choses incroyables sur une moto. Il a inventé une nouvelle façon de rouler. Que va-t-il devenir maintenant ? Il va gagner les dernières épreuves de l’outdoor contre Dungey qui de toute façon ne va pas risquer de se blesser. Il va être titré. Il n’a rien à prouver contre Stewart. Ryan est le plus rapide au bon moment. Stewart, Reed et Villopoto se sont blessés en SX, il a été champion. Même chose en outdoor. Il n’y a personne en face de lui qui peut le pousser dans ses retranchements. Il roule tranquille. Il a la vie facile pour l’instant. L’année 2011 va être différente. J’ai du respect pour lui mais je trouve qu’il est ennuyant sur le podium. »

Les pilotes français

« Jean-Michel était un mentor pour moi. Certainement le meilleur pilote français de tous les temps. Je me souviens avoir roulé avec lui en 1991 ou 1992 à Barcelone. Il était incroyable. Je le regardais dans les whoops et je me disais que je devais faire la même chose. Je pensais en être capable. Je me revois entrer dans les whoops à fond, monter une vitesse et essayer de passer aussi vite que lui. Au bout de dix mètres, je suis passé par-dessus la moto. Je m’en suis mis une bonne. Il avait un talent certain pour les whoops. Je sais que Marvin Musquin arrive bientôt et Christophe Pourcel roule bien cette année. J’aime beaucoup le style coulé de Pourcel. Il est réservé, il ne parle pas beaucoup. Les gens sont partagés. Certains l’aiment, d’autres le détestent. J’aime ce genre de personnage avec du caractère qui ne laisse forcément pas indifférent. Je pense qu’il va laisser une trace dans le cross américain. »

À l’époque sur le comparatif MV. © Archives

Les huiles Maxima

« Maxima a été créé parmon père. Il a vendu récemment et il est désormais à la retraite. J’ai toujours des parts mais l’entreprise appartient essentiellement aux employés. Je fais un peu de tout. Je travaille dans le hangar, je m’occupe des expéditions, je vais chez les concessionnaires. Je n’aime pas rester toute la journée dans mon bureau. Ça passe ainsi moins vite. Les affaires tournent bien pour nous. De nombreuses équipes de cross utilisent notre huile. On est aussi présent dans les courses de vitesse. Malgré l’économie, nous sommes toujours en progression. Les gens achètent sans doute moins de pots d’échappement ou de pièces relativement chères mais ils continuent à changer l’huile de leurs engins et à graisser leurs chaînes. Ils ne font pas d’économies dans ce domaine. Depuis le début de l’année, nous sommes débordés. Nos ventes n’arrêtent pas de grimper. »

 La vie après le motocross

« Il n’y a jamais de vie après lemotocross. Le motocross est ma vie pour toujours. Depuis que j’ai perdu du poids, je roule plus souvent et je reprends du plaisir petit à petit. Je crois que je suis aussi rapide que je l’étais il y a dix ans. J’aimerais bien faire des courses de vétéran. L’envie de gagner est toujours là. Même lorsque je m’entraîne, je ne peux pas m’empêcher de faire des manches de vingt-cinq minutes et je m’arrête seulement au bout de trois minimum. Les gens pourront juger par eux-mêmes avec la vidéo sur motoverte.com n’est-ce pas? (il rigole) Je ne sais faire que ça, le motocross fera toujours partie de ma vie. »

La vie de famille

« J’ai 51 ans, je me suis marié avec Tiffany en septembre 2009. Je la connais depuis l’école. On s’est perdu de vue et on s’est retrouvé. Je ne sais pas si je veux des enfants. Ça dépend des jours. Si ça arrive, tant mieux, sinon ce n’est pas grave. On essaie mais j’espère que cela n’arrivera pas. J’aime les enfants, ceux des autres mais je n’en veux pas en fait. C’est comme ça. Je ne sais pas pourquoi. Notre vie tous les deux est bien comme elle est. J’espère que dans dix ans, je ne le regretterai pas. »

Le plus beau souvenir avec MV

« Xavier Audouard m’a invité pour faire une séance photo dans le Sud de la France pour Moto Verte en 1985. J’avais gagné le championnat 125 cm3 de MX cette année devant Erik Kehoe. Ils m’ont fait rouler sur plein de motos différentes, des Cagiva, des TM, etc. C’était une expérience unique. Après ça on a été chez Jean-Michel Bayle que je rencontrais pour la première fois. Il était encore amateur si je me souviens bien à cette époque. Il nous a invités chez lui, on a dîné. C’était vraiment sympa. »

Ron « Machine » Lechien chez lui à El Cajon en Californie, début de carrière chez Yam. © Archives

LES « PLUS » DE LECHIEN

– Le plus gros achat : « Une Porsche 911 que j’avais commandée en Allemagne en 1985. Elle était entièrement customisée, rabaissée avec des pneus de course. Le temps qu’elle arrive par bateau d’Europe, je me suis fait attraper pour alcoolisme au volant et mon père a refusé que je conduise la Porsche. Il a annulé la vente. Je ne l’ai jamais vue . »

– La plus grosse chute : « Probablement à Steel City en 1989 pendant le GP 500 cm3. Je me casse le fémur et ma carrière s’arrête ici. »

– La plus belle victoire : « Je dirais le SX de San Diego devant toute ma famille en 1984 alors que j’étais encore au lycée mais la plus belle de toutes est la victoire au Motocross des Nations en 1988 à Villars-sous-Ecot. » La plus grosse déception : « La course de Daytona en 1989. J’ai mené toute la finale et je suis obligé d’abandonner dans le dernier tour à cause d’un problème mécanique. J’avais gagné ce soir-là. »

Le plus gros échec : « En 1984, je perds le championnat motocross 250 contre Ricky Johnson. De huit points. J’aurais dû gagner. J’avais une meilleure moto mais je ne m’entraînais pas, je n’étais pas concentré. »

– La plus grosse réussite : « Me marier en septembre dernier à 43 ans. Je ne croyais pas que cela allait m’arriver un jour. M’engager avec une femme pour la vie est la chose la plus importante que j’ai jamais faite. »

– La plus grosse erreur : « J’en ai fait tellement que c’est difficile de choisir. Tomber dans la drogue est sans doute la plus grosse de toutes. »

 

 LECHIEN DIGEST

le 13 décembre 1966 à El Cajon (Californie)

Réside à Santee en Californie

Marié à Tiffany

Taille : 1,93 m

Poids : 97 kg

Surnom : « The Machine », « The Dogger »

Palmarès :

• Champion MX 125 cm3 en 1985

• Vainqueur du MX des Nations 1985 et 1988

• 10 victoires en 125 cm3 MX

• 6 victoires en 250 cm3 MX

• 8 victoires en 250 cm3 SX

• 2 victoires en 500 cm3 MX

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